La culture n'est pas qu'un "secteur d'activité" mais une nécessité vitale.

12/11/2020

par Eric de Chassey, directeur de l'institut national d'histoire de l'art - paru le 30 octobre dans 

le journal Le Monde

Ne plus envisager la culture qu'en part de produit intérieur brut ou en chiffres de fréquentation ou de consommation est une perversion profonde de la démocratie, s'indigne, dans une tribune au « Monde », Eric de Chassey, directeur de l'Institut national d'histoire de l'art 


Pervertion

La mission générale du ministère de la culture est claire et devrait faire consensus : il « a pour mission de rendre accessible au plus grand nombre les œuvres capitales de la France et de l'humanité », de favoriser « le développement des œuvres artistiques, dans toutes leurs composantes, dans les territoires et de par le monde » et de garantir « les enseignements artistiques ».

Or, cette mission semble devenue incompréhensible pour de larges pans de notre société, qui affirment inlassablement qu'est dénué d'intérêt tout ce qui ne relève pas d'une utilité instantanée, n'a pas de valeur marchande ou ne contribue pas au bien-être immédiat du plus grand nombre.

C'est une perversion profonde de la démocratie qui conduit à ne plus envisager la culture qu'en part de produit intérieur brut (PIB) ou, à défaut, en chiffres de fréquentation ou de consommation ; qui conduit à la penser comme relevant peu ou prou des mêmes préoccupations que les salles de sport ou les bars.

La culture peut contribuer à la richesse matérielle aussi bien qu'au divertissement ou aux combats militants, mais ce n'est pas ce qui fait sa valeur première. Les arts, la culture, ont de l'importance parce qu'ils sont un enrichissement de l'esprit et des émotions, parce qu'ils sont une contribution essentielle à la constitution de chacune et chacun en citoyen, autonome, émancipé et libre par rapport à des identités imposées ou à la satisfaction individualiste de besoins immédiats, même les plus légitimes.

Apprentissage du point de vue de l'autre
C'est pour cette raison qu'ils ont tout à voir avec nos modes de vie et nos échelles de valeur. Ils sont aussi ce qui permet de faire communauté d'une façon dynamique, notamment parce qu'ils donnent l'habitude et l'usage de l'empathie et suscitent par principe échanges et débats : comme l'a bien montré la philosophe états-unienne Martha Nussbaum, la création et la fréquentation des œuvres d'art sont en effet un apprentissage du point de vue de l'autre, des autres, et de l'élargissement permanent de soi que celui-ci permet.Les arts, la culture ne sont pas un gage absolu de démocratie, pas plus que l'éducation : il a existé dans l'histoire de l'humanité des monstres éduqués et cultivés. Mais, sans eux, la démocratie ne peut exister pleinement. 

Extait de l'article paru le 30 10 2020 dans Le Monde